LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 68 --Texte de JEAN-ROBERT JEA6N-NOEL 16 MAI 202

Published on May 19, 2026 at 1:55 PM

TRUMP, XI JINPING ET LE PIÈGE DE THUCYDIDE : UNE RIVALITÉ SOUS CONTRÔLE OU UNE CRISE ANNONCÉE ?

LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 68: TRUMP, XI JINPING ET LE PIÈGE DE THUCYDIDE : UNE RIVALITÉ SOUS CONTRÔLE OU UNE CRISE ANNONCÉE ?

JEAN-ROBERT JEAN-NOEL

16 MAI 2026

Une rivalité qui structure désormais l’ordre mondial

La récente visite de Donald Trump en Chine, accompagnée des déclarations de Xi Jinping autour du « piège de Thucydide », remet brutalement au centre du débat une interrogation essentielle de notre époque : les États-Unis et la Chine peuvent-ils organiser leur rivalité sans basculer dans une confrontation ouverte ? Derrière la formule historique se dessine en réalité la grande fracture stratégique du XXIe siècle : celle qui oppose une puissance dominante à une puissance ascendante décidée à redéfinir l’équilibre mondial [1][2].

La séquence diplomatique observée à Pékin révèle surtout une évolution profonde du rapport sino-américain. La compétition n’est plus seulement commerciale ou économique ; elle devient systémique, militaire, technologique et symbolique [3][4]. Chaque geste, chaque déclaration, chaque déplacement présidentiel est désormais interprété comme un signal de puissance, de résistance ou de faiblesse.

Le « piège de Thucydide » : de l’histoire ancienne à la géopolitique contemporaine

Le concept de « piège de Thucydide » désigne le risque de guerre lorsqu’une puissance émergente menace de supplanter une puissance installée [1][5]. Popularisée dans les débats contemporains sur les relations internationales, cette théorie trouve aujourd’hui une résonance particulière dans la confrontation stratégique entre Washington et Pékin.

Lorsque Xi Jinping invoque cette référence historique, il ne se livre pas à un simple exercice intellectuel. Il adresse un message politique soigneusement calibré : la Chine connaît les dangers de l’escalade, mais elle refuse toute politique d’endiguement qui remettrait en cause son ascension ou ses intérêts fondamentaux [1][3]. Pékin cherche ainsi à apparaître comme une puissance responsable, attachée à la stabilité internationale, tout en affirmant clairement ses lignes rouges.

Dans les relations internationales, les références historiques ne sont jamais neutres. Elles servent à imposer une grille de lecture du monde, à légitimer des stratégies et à préparer les opinions publiques aux tensions futures [5][6]. En rappelant le précédent historique décrit par Thucydide, Xi Jinping place implicitement Washington devant une alternative : accepter la coexistence stratégique ou courir le risque d’une confrontation aux conséquences imprévisibles.

Taïwan : le point de rupture potentiel

Au cœur de cette rivalité se trouve désormais Taïwan, véritable foyer de tension stratégique entre les deux puissances [3][4]. Pour Pékin, l’île demeure une province chinoise destinée à être réunifiée. Pour Washington, Taïwan représente à la fois un partenaire stratégique, un verrou géopolitique dans l’Indo-Pacifique et un symbole de crédibilité américaine face à ses alliés régionaux.

Les avertissements formulés par Xi Jinping au sujet de Taïwan montrent que ce dossier dépasse largement le cadre diplomatique traditionnel [3][6]. Toute évolution perçue comme favorable à l’indépendance de Taipei est interprétée à Pékin comme une atteinte directe à la souveraineté chinoise.

Cette centralité de Taïwan explique pourquoi chaque rencontre sino-américaine devient un exercice de haute précision diplomatique. Une livraison d’armes, un exercice naval, une visite politique ou même une déclaration ambiguë peuvent provoquer une détérioration rapide du climat stratégique [4][7].

La question essentielle n’est donc plus de savoir si les deux pays sont en désaccord — ce désaccord est structurel — mais de déterminer s’ils disposent encore de mécanismes crédibles de désescalade capables d’éviter qu’un incident régional ne dégénère en crise internationale majeure [2][3].

Une guerre économique devenue technologique

La rivalité sino-américaine dépasse désormais largement les barrières douanières ou les déficits commerciaux. Elle s’étend aux semi-conducteurs, à l’intelligence artificielle, aux chaînes d’approvisionnement, aux terres rares, à la finance internationale et aux technologies stratégiques [4][7].

Les États-Unis tentent de ralentir la montée en puissance technologique chinoise à travers des restrictions, des sanctions ciblées et un contrôle accru des exportations sensibles. De son côté, la Chine accélère sa stratégie d’autonomie industrielle et technologique afin de réduire sa dépendance aux technologies occidentales.

Ce phénomène produit une situation paradoxale : les deux économies restent profondément interdépendantes, mais chacune prépare simultanément des scénarios de découplage partiel [2][4]. Cette coexistence entre interdépendance économique et méfiance stratégique constitue précisément l’un des moteurs du « piège de Thucydide ».

Plus les deux puissances se rapprochent dans la hiérarchie mondiale, plus le risque d’incident stratégique augmente [1][2]. Mais, dans le même temps, le coût économique d’une confrontation ouverte agit comme un puissant facteur de retenue. Une rupture brutale entre Washington et Pékin provoquerait des secousses majeures sur les marchés mondiaux, les chaînes logistiques et la croissance internationale [4][7].

Trump et Xi : la diplomatie de la dissuasion

Le ton relativement conciliant adopté par Donald Trump lors de cette séquence diplomatique mérite lui aussi une lecture attentive [3][6]. Derrière les déclarations apaisantes demeure une logique classique de négociation de puissance : maintenir l’ouverture au dialogue tout en conservant des moyens de pression.

Xi Jinping suit une logique comparable. Son discours de fermeté stratégique vise autant à rassurer le nationalisme chinois qu’à signaler à Washington que Pékin ne cédera pas sur les questions jugées existentielles. Mais, dans le même temps, les autorités chinoises cherchent à éviter une rupture brutale qui fragiliserait leur économie et déstabiliserait l’ensemble de la région Asie-Pacifique [3][4].

On assiste ainsi à une véritable diplomatie de la dissuasion réciproque. Chaque camp tente de faire reculer l’autre sans franchir le seuil critique qui conduirait à une crise incontrôlable [6][7]. Ce fragile équilibre peut fonctionner à court terme, à condition que les canaux de communication demeurent ouverts et que les démonstrations militaires restent sous contrôle.

Vers une coexistence conflictuelle ?

À court terme, la relation sino-américaine semble entrer dans une phase de stabilisation relative, faite d’accords limités, de langage mesuré et de tensions contenues [4][7]. Mais cette apparente accalmie ne doit pas être interprétée comme une véritable détente stratégique.

Les causes profondes de la rivalité demeurent intactes : Taïwan, la suprématie technologique, la maîtrise des routes maritimes, les sanctions économiques, l’influence en Asie-Pacifique et, au-delà, la compétition pour le leadership mondial [1][3].

La véritable question est peut-être ailleurs. Les États-Unis accepteront-ils durablement l’émergence d’une Chine capable de contester leur primauté stratégique ? Et la Chine acceptera-t-elle de poursuivre son ascension sans chercher à remodeler l’ordre international à son avantage ?

L’avenir dépendra largement de la capacité des deux puissances à transformer une rivalité existentielle en concurrence régulée. Si chacune admet que l’autre restera durablement un acteur central du système international, alors une coexistence conflictuelle mais stable demeure possible.

Dans le cas contraire, le « piège de Thucydide » pourrait cesser d’être une simple référence théorique pour devenir le cadre historique dominant des prochaines décennies.

Références

[1] The New York Times, « Xi Warned of the 'Thucydides Trap.' What Is It? », 14 mai 2026.

[2] Le Figaro, « Qu’est-ce que le “piège de Thucydide” ? », 14 mai 2026.

[3] AP News, « China's Xi warns Trump that differences over Taiwan could lead to ... », 13 mai 2026.

[4] Reuters, « Trump leaves Beijing with few wins but warm words for Xi », 14 mai 2026.

[5] The Hill, « What is 'Thucydides trap,' mentioned during Trump-Xi meeting? », 14 mai 2026.

[6] CNBC, « Analysts expect 'stabilization' in U.S.-China ties as Trump-Xi meet », 14 mai 2026.

[7] The Jerusalem Post, « What is the Thucydides Trap, raised by Trump's China visit? - analysis », 13 mai 2026.