LE CONFLIT AMERICANO-ISRAELO-IRANIEN SIGNERA-T-IL LA FIN DU PÉTRODOLLAR OU REDEFINIT-IL UN NOUVEL ORDRE INTERNATIONAL? JEAN-ROBERT JEAN-NOEL

Published on March 19, 2026 at 1:28 PM

Alors que les missiles iraniens s’abattent sur des bases américaines et des infrastructures énergétiques du Golfe, c’est l’architecture silencieuse du pétrodollar qui semble vaciller. La garantie de sécurité offerte par Washington aux monarchies pétrolières, pilier discret de la domination du dollar depuis les années 1970, apparaît soudain fragile. Si les pays censés être protégés deviennent les premières victimes d’une guerre asymétrique, pourquoi continueraient-ils à arrimer leur pétrole – et donc une partie de leur souveraineté – à la monnaie américaine ? Derrière les frappes, c’est l’ordre monétaire international lui‑même qui se trouve questionné.

Un “bouclier” américain devenu facteur de risque
Au cœur de l’escalade actuelle, les États du Golfe ne sont plus seulement des partenaires stratégiques des États-Unis : ils sont devenus un théâtre de confrontation directe avec l’Iran. Les bases américaines installées sur leur sol, conçues comme un parapluie sécuritaire, se transforment en cibles privilégiées de missiles et de drones, exposant leur vulnérabilité militaire et politique. La proximité avec Washington, jadis perçue comme une assurance-vie, apparaît désormais comme un facteur de risque existentiel.
Cette inversion symbolique fissure le pacte implicite “pétrole contre sécurité”. Les images d’installations énergétiques menacées, de routes maritimes perturbées et de marchés pétroliers sous tension montrent que la protection américaine ne prévient ni la guerre ni les chocs sur les flux énergétiques. Elle semble parfois les attirer. Dans cette configuration, les régimes du Golfe sont tentés d’interroger le prix réel à payer pour maintenir leur alignement stratégique et monétaire sur les États-Unis.
Le pétrodollar, clé de voûte de la puissance américaine
Depuis les années 1970, l’essentiel du pétrole mondial est facturé en dollars, imposant aux importateurs d’énergie de détenir des réserves en billet vert. Ce mécanisme a renforcé le statut du dollar comme principale devise de réserve et principal moyen de paiement international. Au cœur de ce dispositif, un accord tacite avec l’Arabie saoudite : pétrole vendu en dollars, excédents pétroliers recyclés dans la dette et les marchés américains, en échange d’une protection militaire.
Le pétrole a ainsi remplacé l’or comme socle informel de la confiance internationale dans le dollar. Plus le monde consomme de pétrole, plus il a besoin de dollars, plus il finance le déficit américain et l’appareil militaire qui sécurise les routes énergétiques. Remettre en cause cette architecture ne revient pas seulement à changer de devise de facturation ; c’est toucher à la clé de voûte de la puissance financière et stratégique américaine.
L’offensive iranienne et la tentation de la dédollarisation
La stratégie de Téhéran vise précisément à fissurer ce pacte. En élargissant le champ de bataille aux alliés du Golfe et à leurs infrastructures, l’Iran cherche à démontrer que l’alliance avec Washington n’apporte plus la sécurité promise, mais le conflit garanti. La guerre asymétrique – frappes de précision, usage d’alliés régionaux, pression sur les détroits – pousse les monarchies du Golfe à envisager des stratégies de diversification : nouvelles alliances sécuritaires (Moscou, Pékin), contrats énergétiques de long terme avec l’Asie, et, potentiellement, diversification monétaire.
Des ventes ponctuelles en yuan, en euro ou en monnaies locales, des paniers de devises ou des mécanismes de compensation régionale esquissent déjà les contours d’une dédollarisation graduelle. La question devient alors : jusqu’où ces États oseront-ils aller dans cette voie, face aux pressions politiques, militaires et financières des États-Unis ?
Fin du règne du dollar ou recomposition lente ?
Annoncer la fin imminente du pétrodollar serait toutefois prématuré. La domination du dollar ne repose pas uniquement sur le pétrole, mais aussi sur la profondeur de ses marchés financiers, le rôle central des bons du Trésor et l’absence, à ce stade, d’alternative offrant la même liquidité, la même sécurité perçue et la même liberté de mouvement des capitaux. Paradoxalement, les crises géopolitiques renforcent souvent le “refuge dollar”, les investisseurs se repliant sur les actifs américains en période d’incertitude.
La guerre États-Unis–Israël–Iran apparaît donc moins comme le coup de grâce que comme un **révélateur** et un accélérateur de tendances déjà à l’œuvre. Elle fragilise les fondements politiques du pétrodollar, tout en laissant intactes, pour un temps, les inerties structurelles qui prolongent la domination du billet vert. La véritable question est peut‑être moins : “le pétrodollar va‑t‑il s’effondrer ?”, que : “quel type d’ordre monétaire émergera d’un monde où le pétrole, le dollar et la puissance américaine ne seront plus aussi indissociables qu’hier ?”
Les États du Golfe accepteront‑ils de payer indéfiniment le prix sécuritaire de leur arrimage au dollar ? Les États-Unis sauront‑ils réinventer un pacte crédible avec leurs partenaires, au-delà du seul parapluie militaire ? Et assisterons‑nous à la naissance d’un ordre monétaire polycentrique, fait de blocs concurrents et d’instabilité chronique, plutôt qu’à la chute spectaculaire d’une hégémonie ? Ces interrogations dessinent déjà la recomposition d’un nouvel ordre international dont la guerre actuelle n’est que le prélude visible.